Lune en Gémeaux au soleil
à Rozalie Hirs
Lune en Gémeaux. On la tient au bout d’un hameçon, on la trempe dans l’eau, on l’en ressort, la repêche, de haut en bas et de bas en haut, à volonté. Lune joyeuse, détachée, pendulaire. Curieuse aussi. Rozalie a un visage comme une pomme amincie par les saisons, une peau du genre de celle qui pousse sur les boules de Noël d’un pêchier.
L’air entre par la fenêtre à Managua, Nicaragua (deux mots neptuniens: ils finissent par « eau » tous les deux, « agua » en espagnol). Le poème sera donc défectueux, la prosodie ratée, mais il fait soleil ici alors qu’il neige à Amsterdam et à Montréal (la lumière au zénith tombe sur elle, née à Gouda, berceau du fromage homonyme).
Et Rozalie a de jolies paupières, un sourire qui aurait tant réconforté Lazare au réveil de son sommeil mortuaire (encore une rime, réveil, sommeil, la prosodie sera ratée à nouveau).
Rozalie voit défiler de minuscules révélations sous ses paupières fermées comme deux rideaux au-dessus de ses pupilles noires entourées de bleu. La Lune en Gémeaux les transforme en phrases, la Lune en Gémeaux est la meilleure linguiste au monde.
Quelle enclume de coton que cette Lune en Gémeaux! Quelle chance, pense la femme assise à deux sièges d’elle, née sous une conjonction Lune-Pluton au mi-ciel, et dont ce soir elle recevra de ce dernier la visite.
Berceuse en fausset pour les enfants de Palestine
And I ordered my heart to be patient:
be neutral as if you were not of me!
Mahmoud Darwish
J’ignore, Seigneur, pourquoi tu m’as déposée si nue dans ce verger où par milliers on peut compter le nom des fruits, par milliers les sortes d’orchidées et papillons, et par milliers les espèces d’oiseaux, et pourquoi tu m’as donné, en bon architecte que tu es, ce dur échafaudage de calcium, deux fémurs capables de supporter le poids de ton absence, et pourquoi, Seigneur, cette dentition qui semble être de marbre, ce crâne qui fait figure d’huître, de moule, de carapace, écrin d’acajou pour y garder le cerveau. Et comment tu as pu oublier, Seigneur, durant les sept jours de ma création, de doter aussi mon cœur d’un heaume et d’un exosquelette. Qui protégera mon cœur, cette éponge imbibée de pourpre, si molle sous le jet de pierres, cette boule de papier buvard se trouvant toujours à tire d’aile ? Dis-moi pourquoi tu as récompensé ces statues vivantes en leur faisant don d’une si résistante armure, d’un linceul de fer bleu pour y engainer leurs cœur de givre, d’un péricarde en acier et d’un sarcophage en diamant pour y mettre à l’abri leurs âmes roussies, leur épargnant alors toute la douleur du monde.
Oh fais-moi un masque et un mur pour me cacher de tes espions, de ces yeux pénétrants émaillés et des griffes voyantes, un mors d’arbre ébahi pour y barrer le chemin aux ennemis nus. Fais-moi une langue de baïonnette pour réciter cette prière sans défense et la trompette de mensonges où l’on souffle tout doucement.
Aux dires d’Ana, il ne nous reste plus qu’à nous tourner vers les étoilesdames de lumière qui se plaisent à répèter ton nom, pour que dans leurs corsets d’hélium elles daignent nous expliquer pourquoi tout ce sang versé. Ana a raison : si elles aussi gardent silence, il ne nous reste plus qu’à nous taire, être les témoins muets des rafales, des cendres et des arbalètes, et perdre à jamais la parole. Devons-nous, Seigneur, cacher la pulpe de nos lèvres sous des bâillons de camelot léger ou des linges ayant trempé dans l’acide, pour y dissoudre la chétive, la friable, l’obscure substance des mots ?
Que peut vouloir dire aujourd’hui le mot “amour”, le mot “olivier”, le mot “enfant”, le mot “paix”, le mot “pardon”? Quel ange de la douleur cigogne vêtue de sa tunique faisant ondoyer son drapeau blanc sur les chemins de l’enfer portera dans ses bras, jusqu’à ton trône, ces petits ensanglantés, rendus si inoffensifs avec leurs poings de la
grosseur d’une prune et leurs paupières baissées ? Ne ressemblent-ils pas à des cocons ? Le fil qu’y a tissé la mort est souillé d’encre indélébile, mais n’en faisons pas mention, ceci est un poème, une création esthétique, et puis, après tout, que peut donc signifier la couleur rouge étampée sur la beauté pierrée du désert parsemé de tels cocons, quelle importance pourrait bien revêtir une tache écarlate si ce n’est de nous rappeler qu’hier ils étaient encore en vie ? ; excuse-moi, j’ai l’air d’un calque de Jérémie, j’oublie sans cesse les raisons du monde, le confort des bancs d’honneur au parlement et de la chaise présidentielle, les délices servis aux banquets des diplomates. Excuse-moi, Seigneur, je divague, ces chrysalides à moitié tissées, encore au berceau, elles avaient déjà pris parti : on voyait poindre un bout de fusil ayant germé d’une graine de crosse semée dans la terre charnelle de leurs poings minuscules, tièdes encore au moment de toucher le gouffre.
Quelles ailes as-tu donc refusées, Seigneur, je te le reproche, à cette chose que tu m’as incrustée si fragile dans la poitrine comme le joaillier sertit avec amour un rubis sur une alliance ? Quelles ailes manquantes pour l’empêcher de prendre son envol, traversant d’abord la cage des côtes pour atteindre ensuite poignard déchirant la fine toile de l’air le lieu où les nuages moutonnent comme une armée de ouate fondue.
Oraison au cormier
I
Enfant, touchée par le prince des pavots (quel prince si menu serait donc celui qui avorterait les prémices!), le cormier que planta papa derrière la maison me semblait un alambic de choses invisibles propres au sommeil, reflet d’une contrée qui s’efface au lever du jour. Un arbre est un morceau de forêt.
Petit comme tous ceux de son espèce, il se couvrait, une fois avancée la guérison du dégel, d’étoiles arrondies, rougeâtres peu de boisage, tout en couleur. Un sarcophage de lumières grenat.
Ni ce carrousel autour du vide qu’est le fait de grandir pour se rendre compte qu’aucune forêt n’est un athanor, qu’aucun feuillage n’est un cercueil de branches délicates préservant, en vue d’une moindre mort, la fleuraison de ses fruits rouges, n’a pu destituer la mémoire ensorcelée: je me regarde encore dans le miroir de velours où au lieu de terre meuble dans laquelle prendre racine, on m’a donné le visage et le temple des vents.
Témoins de ses navigations au fil des hivers et des printemps, ses pierreries bourgogne serties de filigrane verdâtre.
II
Je te salue cormier, toi qui aujourd’hui disparu m’apporte encore le coquillage où j’entends sonner les astres du ciel boréal, toi le nain de la mâture à côté des trois épinettes noires (picea mariana: regarde quel joli nom les disciples de Linné, épris d’une langue morte, lui ont donné). Oui, c’est papa qui avait planté un cormier, il a eu cet éclair de génie. Peu importe qu’à présent je dise de lui: papa en train de copuler sous les flocons de neige, eux aussi exécutant leur danse nuptiale/les flocons amoureux, papa et les flocons, tous gelés. /Les anges sourient en pensant à l’amour filial, /la dévotion paternelle, /oui, les anges au large sourire, avec leurs toges amidonnées et bien repassées. /Entre lui et les flocons va le corps flou et lascif de la concubine avec ses parties sexuelles déchirées, /comme des fruits trop mûrs.
Je te salue, cormier, bien que l’ombre des trois géants fût ta corde de pendu, ta contre-graine. Où a bien pu s’effondrer le silence dans l’huître ouverte que tisse la nature, je l’ignore, mais je m’agenouille dans la tourmente de tes cheveux verts ondulant dans la brise, sous la dentelle où ton abaque en désordre faisait germer des baies écarlates. Je lance ton étreinte dans un champ d’images et j’y vois flotter des couronnes au lieu de l’air, s’enduire un baume dans la flaque d’en bas.
Si l’ombre du trio de conifères t’a versé dans la moelle un fiel de laudanum, si on t’a donné à boire au calice obscur de la sève tarie, l’amnésie des sceaux, elle, m’a fourni un giron au lieu du chemin. Quel ciel sillonné par l’étoile polaire pourrait bien se répandre bleu et malin sur le boccage d’un jardin avant que les voix anciennes ne soient revenues ? Les nuages en guise de plafond, tu étais lévitation de lumière, dieu végétal avec ces voix qui aujourd’hui, quarante ans plus tard, reviennent te nommer.
Répète après moi les syllabes de cette volée de cloches: gestation, couronnement, sépulture.
Lys dans un vase à fleur
La lance verdie sort comme une flèche
au milieu du velours blanc et fripé de la fleur.
Je vois ton visage derrière,
entre las cinq pointes de l’étamine
se joignant pour y former une sorte de pied.
Comme des papillons pris dans un filet,
tu gardes les mots enfermés dans le nacre de ta bouche.
Lorsque le silence te scelle ainsi les lèvres,
les empêchant de battre des ailes,
se forment en l’air le mot “amour”,
le mot “ange”, le mot “éternité”.